Le journal d'un OVNI #2 - Deutsche Bahn, un train de retard
Si je vous demande, là tout de suite, de réfléchir à un cliché sur l’Allemagne ? Il y a de fortes chances que vous me répondiez la ponctualité. Oubliez. Démonstration avec l’iconique Deutsche Bahn.
Trois voyages, trois histoires. Par durée de retards.
Clim ou covid ?
Cette première histoire nous emmène à bord d’un train reliant Ratisbonne à Hambourg, en passant par Nuremberg. Environ six heures de train prévues, masques vissés le nez, quelque part entre la première et la quatrième vague de covid. La première partie du trajet se passe sans retard, ni incident, soulignons-le. En plus, on avait bien réservé nos places assises (payantes) cette fois-ci, ce qui n’est pas le cas dans l’histoire qui suivra. Bref, au bout de quelques heures, le train s’arrête.
Un message plus ou moins inaudible sort alors des haut-parleurs du wagon. Les gens autour de nous s’agitent, commencent à rassembler leurs affaires, à fermer leur sac. Je demande à mon copain le pourquoi du comment ; le voici : « la clim ayant cessé de fonctionner correctement dans ce wagon, nous sommes priés d’en sortir ». Incompréhension. Pourquoi la clim était-elle si importante, sachant qu’on était début octobre, déjà en pull épais ? L’explication arrive via les haut-parleurs : « Selon les régulations liées au covid, on n’a pas le droit d’être assis dans un wagon dont la clim ne marche pas. Le train ne peut pas repartir tant que les passagers n’ont pas quitté le wagon ». Donc il faut aller s’entasser dans d’autres wagons déjà pleins où les places sont déjà prises pour « éviter de chopper le covid » ? « Apparemment, oui ». Ah ça parait contre-productif, et le contrôleur ne vient pas organiser tout ça ? « Non non ». Et les gens ne se rebellent pas ? « Non plus ».
Je prépare mon sac en pestant déjà, sachant que les chances de trouver une place assise libre tout au long du trajet relevaient de la mission impossible. On se retrouvait quand même à arpenter un train bondé, dont la moitié des wagons a été interdite d’accès — fil rouge et blanc à l’appui — à cause de cette fichue clim en panne.
Tant bien que mal, on retrouve une place assise tout au bout du train, après avoir joué des coudes, évité les postillons des porteurs de masques sous nez, voire sous menton. Ah et oui, le train n’est d’ailleurs toujours pas reparti à ce moment de l’histoire. Au lieu des six heures prévues, il en mettra huit.
Si cette première histoire ne contient qu’un petit retard et un soupçon d’absurdité covidée, celle du milieu mêle retard et importunité. Pourtant, tout commence avec un trajet plutôt lambda : Regensburg-Munich. Moins de deux heures de trajet. Normalement.
Problèmes techniques
Durée prévue donc : 1 h 45. Je me rendais ce jour-là à une série d’ateliers à Munich, dont le premier commençait aux alentours de 9 h. J’avais alors prévu de prendre le train de 6 h 45 pour arriver dans les temps.
Arrivée à la gare 6 h 25, groggy, deuxième jour de règles, mais prête à passer une belle journée. Première déconvenue : mon train est annulé. « Kraftmangel » qu’ils disent. Pourtant, j’avais bien vérifié sur l’app avant de partir et rien n’était indiqué. Mais bon, train annulé par manque de personnel. Après quelques minutes d’apitoiement, j’appelle mon copain qui, efficace, m’indique de prendre le train à destination d’ingolstadt, et depuis ingolstadt, prendre un train qui va vers Munich. J’arriverai avec un poil de retard à ma destination, mais rien de trop grave. Haut les cœurs, j’entre dans le train destination Ingolstadt munie d’un petit Käsebretzel pour le moral.
Une demi-heure plus tard, le train s’arrête. 5 minutes. 10 minutes. 15 minutes. « Aufgrund technische Störung… » Eh merde. Pas besoin d’écouter la suite, on n’est pas prêts de repartir. J’ai déjà fait une croix mentalement sur le premier atelier de la journée. Par contre va falloir que je change mon tampon bientôt, mais, horreur, les toilettes sont hors service. Décidément. On repart 35 minutes plus tard, ce qui signifie, en plus, qu’on arrivera trop tard pour que je puisse attraper mon train vers Munich.
Arrivée Ingolstadt, d’où vient de repartir le train à destination de Munich. L’ensemble du train et moi-même courons dans tous les sens à la gare pour trouver le quai d’où partira le prochain train vers Munich. Quai 8 dans 20 minutes. Je profite de ces dernières pour une course vers les WC et un changement de tampax éclair. Retour sur le quai essoufflée, mais soulagée. Destination Munich donc.
Deux arrêts avant l’arrivée, le train se met à l’arrêt. 5 minutes. 10 minutes. 15 minutes. Puis on repart tout doux, trop doux, à un rythme d’escargot jusqu’à ma destination. Heure d’arrivée finale : 11 h 30. Heure initialement prévue : 8 h 30. Ateliers manqués : 2. Remboursements de billet : 0. Moral : -2.
Destination non finale
Finissons en beauté.
Trajet prévu : Regensburg - Vienne. Durée : 4 h.
Si celle-ci comporte un élément tragique dont nous ne rirons pas, j’ai quand même décidé de la raconter pour son aspect, dirons-nous, bureaucratique.
Cette fois-ci on voyage à deux pour retrouver des amis à Vienne. Grands seigneurs, on avait acheté nos billets en première classe, comme c’était « seulement » 10 euros plus chers. Grands cons, on avait oublié de réserver nos places assises. Oui, en Allemagne, le fait d’acheter un billet ne réserve pas automatiquement une place assise.. On se retrouve donc assis piteusement sur la moquette de la première (tout de même), dans le sas entre deux wagons.
Après plusieurs arrêts sans accroc, on se retrouve arrêté pour un incident voyageur. On ne va pas faire des longueurs là-dessus, c’est une véritable tragédie qui nécessite plusieurs heures d’interventions. Ce n’est pas ce dont je vais me plaindre aujourd’hui.
Ce dont je vais me plaindre, c’est plutôt la suite rocambolesque d’événements et de décisions qui vont marquer la suite de ce trajet.
Nous étions donc à l’arrêt depuis plusieurs heures au beau milieu de la campagne bavaroise lorsque s’est élevée une voix des haut-parleurs, que je traduis ici « Bonne nouvelle, nous pouvons redémarrer. Mauvaise nouvelle : le chauffeur a atteint son quota d’heures travaillées et doit être remplacé. Son remplaçant vient de partir en taxi depuis un autre arrêt. Nous vous en dirons plus dès qu’il arrive ».
UNE HEURE. C’est le temps que ça a mis pour que ce nouveau chauffeur arrive. On s’est fait narguer par le passage d’au moins quatre trains sur la voie voisine, pendant qu’on était à l’arrêt.
Le remplaçant finit par arriver, on repart. Puis nous entrons en gare de xx, l’arrêt suivant, juste avant la frontière autrichienne. Le haut-parleur grésille, les visages se lèvent, inquiets. Une voix s’élève : « Comme nous allons traverser une frontière, nous devons changer de chauffeur. Celui-ci est légèrement en retard. Nous vous prions de patienter. »
Tollé. Si les passagers étaient jusque-là restés très doctes, les colères ont fini par éclater. AH j’ai aussi oublié de préciser un détail essentiel, on était évidemment tous masqués. Mais les masques ont fini par tomber. Le chauffeur autrichien arrive — cette fois-ci, valait mieux ne pas compter les minutes. On repart.
Un premier arrêt autrichien sans accroc. Puis le haut-parleur grésille à nouveau. Les mâchoires se crispent. Tensions dans l’air. « Comme nous avons pris beaucoup trop de retard par rapport à l’heure d’arrivée, nous n’irons pas jusqu’à Vienne. Ce trajet prendra fin au prochain arrêt, à Linz. »
Anarchie dans les wagons. Cris. Panique. Mais qu’à cela ne tienne, on nous a tous débarqués à Linz en nous intimant de nous rendre au quai 10.
Foule au quai 10. Un message, écrit cette fois-ci, s’affiche sur le petit panneau indicatif du quai. « Ce train est interdit aux passagers n’ayant pas réservé de place avec OBB (compagnie autrichienne) ». Sous-entendu, nous tous. Et bien vous savez quoi ? Tous les Allemands autour de nous ont brisé les règles. Du jamais vu. Le train pour Vienne arrive, et la lutte pour la vie commence. On joue des coudes, on court, on pousse pour rentrer donc clandestinement dans ce train autrichien.
Ce trajet se termine quand même sur une note positive : un petit verre de Grüner Veltliner bien mérité assis dans le wagon d’OBB. Sur un véritable siège. Certes pas en première, mais on n’était plus à ça près.
Arrivée prévue à Vienne : 14 h. Arrivée définitive : 20 h et des poussières. Temps de trajet total : 10 h. Temps ressenti : une décennie.