Le journal d'un OVNI #3 - Silences arbitraires
Une voix chevrotante s’élève quelque part dans le voisinage, intimant le silence. Mon amie, qui me rend visite, et moi-même, arrêtons de bavarder pour l’écouter, et surtout pour savoir à qui cette injonction au « silence » fait référence. Mais on n’entend plus rien. On reprend alors notre conversation, allongées dans ma chambre par une belle soirée d’été, à rattraper des mois de gossips.
« RUUUHE », cette fois-ci, la petite mamie s’énerve. Mais on ne comprend toujours pas contre qui.
Puis mon amie me demande « Dis, tu crois que c’est pour nous ? » Non, je ne pense pas. La fenêtre est entrouverte mais on discute normalement, à voix plutôt basse, étant donné qu’on est deux personnes discrètes. Je regarde l’heure sur mon portable, il n’est même pas 22 h ; sacro-sainte heure limite après laquelle on ne doit pas déranger en Allemagne. Ruhezeit. Heure que je prends soin de respecter à la lettre.
Puis la voix s’élève à nouveau « RUUUHE ». Cette fois-ci, pas de doute, c’est pour nous.
Je suis hyper surprise. Des bruits de conversation, il y en a tous les soirs. On est en plein été, une énième vague de canicule, le voisinage est toutes fenêtres ouvertes. Mes voisins reçoivent des amis tous les soirs jusqu’aux petites heures, sans que des RUUUHE s’élèvent. Les enfants des voisins hurlent à longueur de journée depuis l’énorme trampoline qui trône au milieu de leur jardinet urbain entouré de petits immeubles (on a tous vu dessus), les plus vieux s’égosiellent lors de parties de ping-pong endiablées. De nuit les nouveaux-nés prennent le relais. Mais pareil, jamais un RUUHE, normal pour les enfants, moins pour les adultes. Ce qui soit dit en passant fait exploser le mythe des Allemands qui respectent la règle du silence après 22 heures. Et du respect général des autres dont ils se targuent aussi. On passe ici plutôt à un individualisme en mode fait-ce-que-je-dis-mais-pas-ce-que-je-fais.
Bon. Parenthèse sociologie de comptoir fermée. On ferme la fenêtre, tant pis pour la fraîcheur cette fois-ci. Mamie passe sans doute une mauvaise soirée.
Quelques mois plus tard, une autre amie me rend visite. On discute, cette fois même plus tôt dans la soirée, vers les 21 heures. Et la même voix, pas entendue depuis des mois, s’élève à nouveau « RUUUHE ». On s’arrête, on écoute autour de nous. Mais rien, des conversations dans la rue plus bas mais pas de bruits particuliers. On reprend. RUUUHE, AUFHÖREN. Cette fois-ci, je laisse la fenêtre ouverte.
Puis une autre fois, je discute avec mon copain, allemand. C’est là que je me rends compte que cette voisine ne nous a jamais demandé de nous taire, même quand on discutait fenêtre ouverte… Le point commun entre les deux conversations citées avant ? Elles étaient en français. Une langue qui doit bien écharper les oreilles de mémé. Les conversations et cris qui retentissent tout au long des journées et des soirées dans le voisinage, sans éveiller de RUUHE ? En allemand, voire bavarois. CQFD, la règle du silence après 22 heures ne s’applique qu’aux étrangers.
Voilà, j’ai fini par capter.