Première cigarette
C’est la première et ça devrait être la dernière.
D’abord parce que c’est dégoûtant. Puis mauvais pour la santé.
Un premier assaut des sens s’annonce sur leur paquet. Gorges béantes, membres tuméfiés.
Le deuxième assaut s’exerce cette fois-ci sur l’odorat. Une odeur âpre.
Malgré ça, on y va.
Après tout, à seize ans passés, je suis la dernière de mon groupe d’amis à essayer. J’ai résisté. Mais aujourd’hui, je me lance.
Je cède à la pression populaire, seule.
Il n’y a que moi et ce paquet de cigarettes. Des Lucky Strike.
L’heure est venue. Je laisse la fumée envahir ma bouche, mon nez, mes yeux. C’est infect, mais j’y retourne. Il faudra prendre l’air expert la prochaine fois que je fumerai en société.
Ce goût horrible laisse toutefois place à une autre saveur.
Celle de la sortie de l’adolescence, celle du risque. Il y a un petit goût de culpabilité aussi, mais celui-ci n’est pas encore très prononcé.
J’arrive au bout de cette cigarette, l’écrase puis la rince. Ne pas brûler l’appartement.
La deuxième ne sera pas pour tout de suite. Il faudra se forcer. Mais au moins je pourrais mieux m’intégrer au lycée.
Mieux rejoindre la cohorte de têtes ébouriffées rassemblées sur les bancs parisiens devant les portes du bahut.
Parler aux garçons en soirée, l’air faussement détendu.
Je pourrais me trouver une contenance aux sorties de métro, en attendant mes amis éternellement en retard.
Autant de portes ouvertes par ce petit rituel qui valent bien le sacrifice de la santé et la culpabilité.
(Texte écrit lors d’un atelier d’écriture à Groix, édité par les soins d’Isabelle et d’Ingrid)